20/08/2017

Charles Plymell: bagnoles, filles et benzédrine



Alain Jégou, le poète lorientais, le tenait en grande estime et il n’oublia jamais de lui réserver une place de choix dans les ouvrages collectifs qu’il consacrait à ses amis d’Amérique, Kerouac City Blues, Je suis un cut-up vivant… Le plus beau témoignage fut sans conteste le dossier qu’il lui dédia dans Spered Gouez,  la revue de la Bretagne universelle : Charles Plymell,  écrivain de la Beat Generation. Traduits par le poète belge Jean-Marie Flémal, les poèmes de Charley larguaient les amarres.

Du Kansas à San Francisco puis à New York, le poète du Midwest a passé le plus clair de sa jeunesse sur les routes au volant d’une Chevrolet ou dans les boîtes de blues et de jazz et les bars de nuit. Un vrai hipster. Il a chevauché des taureaux et des chevaux indomptés à cru dans des rodéos. Il a bossé avec une équipe de dynamiteurs, fait la récolte du houblon et des pommes, a travaillé sur les docks et tâté de la prison à Wichita. Il a participé à un show de cascadeurs à Holywood (« C’est ma mère qui conduisait »). Il a beaucoup voyagé. Une vie hors normes, qu’il a racontée à Jégou dans cette interview d’anthologie.

Charley est né à Holcomb, un village du Kansas, à proximité de Wichita. Sa famille est originaire de Bretagne (comme celle de Kerouac) et d’Ecosse. Comme il l’a raconté à Alain Jégou, il a aussi  du sang cherokee dans les veines (« Ma grand-mère a connu la Piste des Larmes »). Son grand-père avait un bureau de diligences dans un secteur qui est devenu l’Oklahoma.

Lorsqu’il débarque  à San Francisco en 1961, la ville va connaître un grande bouleversement. Charley y rencontre les poètes de la Beat Generation, vit dans un appartement de Gough Street, où Allen Ginsberg va aussi s’installer. Neal Cassady devient également un ami : « J’avais rencontré Neal Cassady environ un an plus tôt chez une copine. Je l’ai apprécié tout de suite parce que nous avions partagé des styles de vie assez semblables dans les Etats du Centre, à savoir les bagnoles, les filles et la benzédrine. »

Charles Plymell et ses potes en 1963 devant la devanture de la librairie City Lights Books à San Francisco. De gauche à droite: Philip Whalen, Bob Branaman, Anne Buchanan, Allen Ginsberg, Bob Kaufman, Lawrence Ferlinghetti, Alan Russo et Charles Plymell.


Plus tard, lui et sa femme, Pamela (qui est la fille de Mary Beach et la belle-fille de Claude Pélieu), ont été les premiers éditeurs du Zap Comix de Robert Crumb et des bandes dessinées de motards de l’illustrateur underground S. Clay Wilson.

Aujourd’hui, ils vivent à Cherry Valley dans l’Etat de New York. Charley, qui a 82 ans, est un rebelle irréductible, un « hobohémien », comme il aime à se qualifier.

Mais quel éditeur éclairé va enfin se décider à publier en version française les écrits sauvages de Charles Plymell ? The Last of the Moccasins, où il raconte sa folle jeunesse, est un livre culte qui illustre parfaitement, dans un style foisonnant et frénétique, le grand tourbillon de la vie.

Bruno SOURDIN.





Spered Gouez N°15, Dossier Plymell, élaboré par Alain Jégou (Centre culturel breton Egin, Ti ar vro, BP 103, 29833 Carhaix cedex).

Dernière publication en français :
Charles Plymell : Apocalypse Rose, traduit par Jean-Marie Flémal, aux éditions Lenka lente. www.lenkalente.com

Dernières publications aux Etats-Unis :
Camposque virentis. Un superbe petit livre illustré, publié par Cherry Valley Editions  (PO Box 303, Cherry Valley, NY 13320). Charley y raconte la vie de sa mère, Audrey.


The Book of Friends, Scenes from Life on Gough Street, par Glenn Todd, publié par Bottle of Smoke Press (PO Box 66, Wallkill, NY 12589). orders@bospress.net

06/07/2017

Louis Dubost, philosophe et poète du quotidien


Louis Dubost au Marché de la poésie de Rochefort-sur-Loire,  juillet 2017.


Professeur de philosophie à La Roche-sur-Yon, en Vendée, Louis Dubost s’est lancé en 1974 dans l’aventure de l’édition, à l’enseigne du Dé bleu, en privilégiant une écriture qui tend au maximum de concision. Son premier recueil était une plaquette de Pierre Dhainaut. « J’ai commencé avec une ronéo puis je me suis adressé à un imprimeur. Au départ, je voulais m’autoéditer. Mais j’ai trouvé que les autres écrivaient beaucoup mieux que moi », glisse-t-il avec un sourire enjoué. Les autres s’appelaient François de Cornière et Georges Godeau, qui devinrent les deux poètes phares de la maison, Jean-Claude Martin, Jean-Pierre Georges ou Charles Juliet. Ils étaient complètement inconnus à l’époque.
Etabli à Chaillé-sous-les-Ormeaux, l’éditeur vendéen a fait du Dé bleu, jusqu'à sa retraite en 2006, une des références les plus séduisantes de la poésie contemporaine vivante. De Pierre Autin-Grenier à James Sacré, de Guy Bellay à Claude Vercey, la liste est longue des auteurs qu’il a révélés: quelques-uns des poètes essentiels de notre temps, avec des approches multiples, mais tous ont en commun une passion pour la poésie du quotidien : un courant poétique qui tourne le dos aux effusions lyriques ou aux aventures formelles, mais qui s’efforce plus modestement, comme le souligne Pierre Maubé, de « rendre compte des menus événements de l’existence, des territoires du quotidien, à portée de main, à vue de nez ». « Louis Dubost est de cette génération qui, depuis les années 70, défend une certaine idée de la poésie, aussi éloignée des académismes surannées que des terrorismes d’avant-garde. »
L'aventure a duré 35 ans et, avec plus de 400 titres, le catalogue est un modèle du genre : un livre publié par mois, un tirage à mille exemplaires (certains titres ont dépassé les 4000), une diffusion partout en France et à l’étranger. « Tout un pan de la création littéraire actuelle est publiée dans un village de Vendée », résumait alors Pierre Maubé.


Cette activité intense n’a pas empêché Louis Dubost de publier régulièrement, chez d’autres éditeurs, ses propres livres. Avec passion et un plaisir communicatif. Et maintenant qu'il a tourné la page du Dé bleu, il peut s’en donner à coeur joie, avec enthousiasme, comme il l'a toujours fait dans tout ce qu'il a entrepris.
Son dernier livre, Droit Devant, à l'Atelier typographique de Groutel,  est un modèle de concision. C'est un vrai régal. 



Imprimé par Jacques Renou à l'Atelier de Groutel
et illustré par de belles linogravures signées par Yves Barré.
Ecrire

Tout le temps
et quelque chose à dire
t'as que ça à faire
écrire

sauf que embringué
dans le grand arroi
du silence

tu écris parce que
la langue du désir
ne travaille qu'au noir

tu écris parce que
bouche cousue
tu as quelque chose

à taire



Un mot peut peut-être résumer l’attitude poétique de Louis Dubost : la lenteur. C’est un poète qui prend le temps d’écrire. On est toujours trop bavard. « Il faut trouver le mot juste, affirme-t-il, toujours reprendre, retravailler, dégraisser. »
La poésie, il la découvre dans son lycée dans les années 60 en lisant Guillevic, cette écriture dense et profonde, et c’est tout de suite le coup de foudre. « J’ai toujours gardé l’outil légué par Guillevic : la gomme. »
Pas étonnant qu’il soit par la suite devenu un passionné de l’escargot, escargot de Bourgogne, province d’où il est originaire, ou petit-gris de Vendée, qu’il découvre en venant s’installer dans ce département. « L’escargot n’a rien d’un ange. C’est le symbole de l’immortalité, de ce qui permet de dépasser la mort. Les Aztèques en faisaient le dieu de la fécondité. C’est devenu un compagnon de route. »
Dans sa poésie, Louis Dubost tente de dire le bonheur possible, les paysages et les saisons, mais aussi l’attente et les angoisses. « Tout ce que j’ai écrit est un questionnement de la temporalité. Je suis hanté par le temps. »
L’écriture, c’est aussi, pour lui, une caresse. Pour cet adepte d’un érotisme tranquille, l’écriture, comme la lecture, doit donner du plaisir. Plaisir de l’instant, du corps heureux, mais aussi de la chair douloureuse, de la blessure et de la mort.
A Lyon, Gilles Deleuze lui avait dit : « Un écrivain est toujours comme un étranger dans la langue où il s’exprime, même s’il s’agit de sa langue natale. » La poésie est donc cette étrangère qu’il faut séduire. C’est ce qu’il s’efforce de faire, obstinément. « On écrit à cause des frustrations de l’existence quotidienne. On écrit de la poésie à cause des mêmes frustrations du langage. »
Louis Dubost est un poète rare. « Je ne publie que lorsqu’il y a urgence. L’écriture économe, presqu’aphoristique, n’est jamais affaire de premier jet. C’est le résultat d’un long travail sur les mots. » Le poème n’existe que lorsqu’il n’y a plus rien à gommer. On y revient toujours.


Bruno SOURDIN.



Bibliographie de Louis Dubost:  http://www.m-e-l.fr/louis-dubost,ec,473

Dernière publication: Droit Devant , à l'Atelier de Groutel, Jacques Renou, 72610 Champfleur. atelierdegroutel@gmail.com


04/07/2017

Une île pour exil






Du Mont-Saint-Michel à Cherbourg et de Cherbourg à la baie des Veys, André Jolivet s'est laissé guider par la rumeur éternelle de l'océan. L'archipel de la Manche lui a offert son hospitalité. Chausey, Jersey, Guernesey, Serk, Aurigny, Tatihou: le monde des îles est devenu son asile et son secret. Avec avidité, il  a regardé le flot naître, expirer et renaître. En compagnie des neuf poètes qu'il a convoqués, il s'est laissé envahir par le chant perpétuel et fantasque de la mer.


"Partout le coup d'ongle du lion, partout le coup de pouce du géant", s'émerveillait jadis Victor Hugo dans sa demeure-océan de Guernesey.
On retrouve dans les peintures de Jolivet cette brutalité et ce sublime. Partout l'exil et l'abri. Partout le gouffre et la tempête. Partout la folie et le chaos. 


A Jersey avec André Jolivet.

A Guernesey avec Bruno Geneste.





A Serk avec Bruno Sourdin

A Sercq avec François David.



Au Mont Saint-Michel avec Paul Sanda.


A Tatihou avec Guy Allix.





André Jolivet fabrique des grands petits livres, des "little big books artist", et, pour les réaliser il aime solliciter la compagnie de poètes.
Pour son voyage dans le Cotentin, il a invité neuf auteurs à dialoguer avec lui: Christian Alle, Guy Allix, François David, Michel Besnier, Bruno Geneste, Paul Sanda, Bruno Sourdin, Jean-Claude Touzeil et Hélios Sabaté Beriain.

Ainsi, dans l'intimité du Cotentin, les mots et les images, le verbe et la couleur se confrontent et dialoguent, "sous le sceau de l'amitié".




André Jolivet avec trois de ses auteurs, Guy Allix, Bruno Sourdin et François David, lors du vernissage de son exposition "Le monde des îles" à la bibliothèque de Cherbourg.    (Photo Elisabeth Duclos)



Exposition visible jusqu'au 2 septembre 2017 à Cherbourg-en-Cotentin (à la bibliothèque Jacques-Prévert, le Quasar, esplanade de la Laïcité).

19/05/2017

Tout peut arriver... (une conversation avec Gary Cummiskey)






Sreemanti Sengupta
Une conversation avec Gary Cummiskey a été publiée par  The Odd Magazine dans son 14e numéro (Oddity 14). Très moderne et inspiré, ce e-magazine est animé, depuis Kolkata (Calcutta) en Inde, par Sreemanti Sengupta. Il est ouvert à la création internationale (textes, poèmes, interviews, photographies et vidéos).





https://theoddmagazine.wixsite.com/oddity14/odd-interview



Gary Cummiskey à Paris en avril 2016 (photo Hugo Sourdin)
Gary Cummiskey est un poète et éditeur d'Afrique du Sud, qui vit à Johannesburg. Il est l'auteur d'une douzaine de recueils de poésie et d'un livre de nouvelles (Off-ramp). Il a édité un ouvrage collectif sur le poète Beat sud-africain Sinclair Beiles (Who was Sinclair Beiles?, Dye Hard Press, 2009).



Gary Cummiskey: You were born in 1950, so I am curious about what it was like being a young man in the late 1960s and early 1970s. It was the end of the idealism of the 1960s and the beginning of something new in the 1970s, though maybe people did not yet know what the 1970s would be like.

Bruno Sourdin: We cannot refer to this period without mentioning the impact of the May Revolution of 1968 in France and how liberating it was for a whole generation I grew up with. I was barely 18 years old. It was both a rejection of the consumer society, a protest against knowledge, a revolutionary moment of illusion and a much-needed change of life. I can remember in those days the academic poets spoke like mandarins. We were on the brink of asphyxia. It was a pitiful old film, pathetic and especially very annoying. Poetry had lost its luminous glow. We lived those May 1968 events as emancipation — many slogans which seemed to come straight from a surrealist poetry book could be seen anywhere: “Under cobblestones is the beach”, “It is forbidden to forbid”, “Run away my friend, this old world is behind you”…

You made your first collage in 1970 and your first book of poems, Les Haillons d’Ecume, was published in 1977. How did you start making collages and writing poetry? Why collage?

I wrote my first poem in 1970, with wind in my hair, in an unpredictable state of joy, between Burgos and Granada. Tangier and Marrakech were still far away. My first writing experience is utterly connected to the road. Intimately. That same year, I made my first collage; a way to offer another reality. It just happened at the same time, as a necessity. I go from one to the other, randomly, according to my heart. Cut-and-paste words or images, no matter. Anything can happen.

The US Beat poets seem to have had a big influence on your thinking and poetry. When did you start reading the Beats and why? 


When I was 18, I was really moved when reading the poets of the Beat Generation. Allen Ginsberg, Jack Kerouac, Gregory Corso, Gary Snyder, Michael McClure … And I believe my sensitivity has been deeply affected. A big book that brought together texts written by William Burroughs, Bob Kaufman and Claude Pélieu, their translator and the only French poet who was part of this extraordinary tribe, especially amazed me. Claude Pélieu, who was exiled to the United States, blew up the classical language. His poetry was delightfully burning and chaotic. With him, the old disincarnate academic writing was over. With him, you could finally breathe. Like the generation of surrealists had formerly done.




What artists have influenced you?

Max Ernst, who used to experiment with techniques that helped him to “force inspiration”. His collages, collected in albums, are true masterpieces. Generally, I like the collages of surrealist artists: Max Bucaille, Jindrich Styrsky, Jacques Prévert ... But I also particularly admire Erro’s work – a leading figure of the Narrative Movement and a creator of collages (which often serve as blueprints for his paintings).

Did you do a lot of travelling during the late 1960s and early 1970s? Two of the poems in your first collection, which are dated 1970, were written in Amsterdam and Marrakech.

It was the call of the road. Many American hippies had taken refuge in Europe to flee the Vietnam War. I met many of those beautiful people from Marrakech to Amsterdam ... It was a time of freedom and optimism. People believed in the goodness of human beings, exchanged ideas, dreams and utopias. But all this has now completely disappeared and is not going to happen again soon.

You have also participated in the Mail Art scene – how did you get involved in that?

I got particularly interested in Mail Art around the 90s. Roger Avau (aka Metallic Avau), a famous mail artist from Bruxelles (Belgium), initiated me into his trade. I took part in many worldwide exhibitions and also got the opportunity to set up two: “The street is a dream” in 1993 and “Janis Joplin”, six years later. I believe Mail Art is the best way to keep your creative mind alert. Besides, I collaborate in several assembling zines – which are compilations of various artists’ work, with a specific theme or not. I built an international network of friendship and exchange over time, which still exists today via Facebook. It is obviously a different approach (tactile versus digital form) but not necessarily opposite: to me, the Mail Art network was a kind of pioneer of the new social networks.

You published a book of poems about India called Hazel. When did you visit India? What did you think of it?
                                                                                                                                            
I see India as an inexhaustible source of inspiration. Hermann Hesse used to say that the Orient was "the fatherland and the youth of the soul". That is also my opinion. I travelled to the Indies in the 1980s. I am fascinated by the philosophy and the work of Sri Aurobindo. From this trip I brought back a journey log that I called "Pondicherry, the witness and the wheel". It is a kind of inner reporting. In India the atmosphere is very different from the one in the Occident. It is an exceptional experience. Later, I met the  Calcutta-based poet Pradip Choudhuri, my "eternal brother", who was part of the Hungry Generation. I love his crazy inspiration and the terrible wind he blows in his poetry.

What music do you like best and who are your favourite musicians and bands?

In the summer of 1965, the year of my 15th birthday, I made a trip to England and fell madly in love with the Beatles’ rock music. It was totally new and brilliant. With Bob Dylan, the magic became clearer. Albums such as Highway 61 Revisited and Blonde on Blonde made me vibrate with their poetic intensity. And still. The list of these wonderful rock poets is endless: Pete Townsend, Robert Wyatt, Jim Morrison, Lou Reed, Patti Smith ... On another side, I also have a passion for US minimalist music. Terry Riley, Steve Reich, La Monte Young and Philip Glass have opened new musical spaces where I like to walk.

You have been friends with some wonderful, fascinating poets and artists who have since passed on. I am thinking about poet and collagist Claude Pélieu, about whom you published a book, poet Alain Jégou and artist Pascal Ulrich. What are your memories of them?

I started writing to Claude Pélieu in 1991. He lived in New York State and he made a newspaper-collage of the universe. I was enthralled. In 1993 he moved to Caen (Normandy) with his American wife Mary Beach, not far from my home, and we became friends. We used to meet each other frequently. It lasted a year and it was a wonderful memory for me, but the experience ended in a crushing failure for them. As a result, they went back to New York, and Claude and I started our intense correspondence again. He died on December 24, 2002 in a hospital bed. He was very ill and they had to amputate one of his legs. Just like Rimbaud. It was awful. I knew Alain Jégou very well and he also was a close friend of Claude Pélieu. He was a fisherman in Brittany. I loved his fury of living, his fraternal gaze and the voluptuousness of his writing. He wrote a tremendous book about the sea and his sailing experiences called Ikaria, the name of his boat. As for Pascal Ulrich, he would work in an emergency, under the impulse of the moment. He wrote thousands of letters illustrated with his own drawings for his friends. I think he was nostalgic for a lost paradise. Loneliness, illness and despair finally took him away. It was terribly painful and it made us cry a lot.

You recently published a collection of haiku called Chiures de mouches au plafond. What attracted you to the haiku form? Do you find it challenging?

I first heard about haiku 40 years ago, whilst reading The Dharma Bums by Jack Kerouac. This form of poetry instantly captivated me since it was simple and true, concise and puzzling, without artifice nor sophistication. I appropriated this style and wrote my own haikus in French with no specific ties and tried my best to express myself on complete impulse.

Is it difficult for poets to be published in France these days?

Yes and no. Nowadays, the space assigned to the poetry in the literary milieu has substantially decreased. But paradoxically, this type of writing has never been more inventive, creative. And that is precisely what many small publishers are looking for: authors able to think outside the box.

What projects are you busy with at the moment?

As always, I trust in life. I am receptive, I am attentive. I breathe in and out deeply. I move. Freely.

Interview translated into English by Fidélise A Sourdin





Voici la version française de cette conversation: 

Gary Cummiskey: Tu es né en 1950. Je suis curieux de savoir ce que cela signifiait d'être un jeune homme à la fin des années 60 et au début des années 70. C'était la fin d'une époque et quelque chose de nouveau était en train de naître.

Bruno Sourdin: On ne peut pas parler de cette époque sans insister sur le choc libératoire que fut, en France, pour ma génération, la révolte de mai 1968. J’avais à peine 18 ans.  C’était tout à la fois un rejet de la société de consommation, une contestation des savoirs, un moment d’illusion révolutionnaire et un besoin de changement radical de la vie. Je me souviens : en ces temps-là, les poètes académiques parlaient comme des mandarins. On était au bord de l’asphyxie. C’était un vieux film pitoyable, pathétique et surtout très emmerdant. La poésie avait perdu tout éclat. On a vécu les évènements de mai 68 comme une libération, avec tous ces slogans qui semblaient sortis d’un livre de poésie surréaliste : « Sous les pavés, la plage », « Il est interdit d’interdire », « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi », la vie est ailleurs »…

GC: Tu a réalisé ton premier collage en 1970 et ton premier recueil de poèmes, Les Haillons d'écume, a été publié en 1977. Comment as-tu commencé à écrire de la poésie et à faire des collages? Et pourquoi des collages?

BS: J’ai écrit mon premier poème en 1970, les cheveux au vent, dans un état d’allégresse imprévisible, entre Burgos et Granada. Tanger et Marrakech étaient encore loin. Ma première expérience d’écriture est bien liée à la route. Intimement. La même année, j’ai fait mon premier collage, pour donner à voir une autre réalité. Tout est parti en même temps, comme une nécessité. Je passe de l’un à l’autre, au hasard, selon mes coups de foudre. Couper-coller des mots ou couper-coller des images, qu’importe. Tout peut arriver.

GC: Les poètes Beat américains semblent avoir eu une grande influence sur ta façon de penser et d'écrire. Quand as-tu découvert les Beats et pourquoi ?

BS: Lorsque j’avais 18 ans, la lecture des poètes de la Beat Generation m’a profondément marqué. Allen Ginsberg, Jack Kerouac, Gregory Corso, Gary Snyder, Michael McClure… Et je crois que ma sensibilité en a été profondément marquée. J’ai été particulièrement émerveillé par un gros bouquin qui rassemblait des textes de William Burroughs, de Bob Kaufman et de leur traducteur, Claude Pélieu, le seul poète français qui fit partie de cette tribu extraordinaire. Claude Pélieu, qui était exilé aux Etats-Unis, faisait exploser le langage classique. Sa poésie était délicieusement brûlante et chaotique. Avec lui, c’en était fini de la vieille écriture académique désincarnée. Avec lui, on respirait. Comme on avait respiré jadis avec la génération des surréalistes.



GC: Quels artistes t'ont-ils influencé?

BS: Max Ernst aimait expérimenter des techniques qui l’aidaient à « forcer l’inspiration ». Ses collages, rassemblés dans des albums, sont de véritables chefs-d’œuvres. D’une manière générale, j’aime beaucoup les collages des surréalistes, Max Bucaille, Jindrich Styrsky, Jacques Prévert… Aujourd’hui, j’admire particulièrement le travail de Erro : grande figure de la Figuration narrative, il est aussi un créateur virtuose de collages et ses collages sont souvent à l'origine de ses peintures.

GC: Dans ton premier recueil, deux poèmes, datés de 1970, ont été écrits à Amsterdam et à Marrakech. Que représentait le voyage dans ces années 70 ?

BS: L’appel de la route. Beaucoup de hippies américains s’étaient réfugiés en Europe pour fuir la guerre du Vietnam. J’ai cotoyé beaucoup de ces beautiful people, de Marrackech à Amsterdam… C’était un temps le liberté et d’optimisme. On croyait à la bonté de l’être humain, on échangeait des idées, des rêves, des utopies. Tout cela a complètement disparu et ne se reverra pas de si tôt.

GC: Tu as aussi participé à la scène du Mail art. Comment t'y es-tu impliqué ?

BS: Je me suis en effet  beaucoup intéressé au mail art dans les années 1990. J’ai été initié par Roger Avau (Metallic Avau), de Bruxelles. J’ai participé à de nombreuses expositions dans le monde entier et j’en ai organisé deux : sur la thème de «Street is a dream » en 1993 et de « Janis Joplin » six ans plus tard. Le mail art est idéal pour garder constamment son esprit créatif en alerte. J’ai particulièrement collaborer à ces Assembling Zines, qui sont de compilations d’artistes sur un thème imposé ou libre. J’ai tissé, au fil des ans, un réseau d’amitiés qui continue d’exister à travers le réseau Facebook, une autre forme de communication créative.

GC: Tu as publié un livre de poèmes centré sur l'Inde, Hazel. Quand as-tu séjourné en Inde et qu'en as-tu rapporté ?

BS: Je considère l’Inde comme une source d’inspiration inépuisable. Hermann Hesse disait que l’Orient était « la patrie et la jeunesse de l’âme ». C’est aussi mon avis. J’ai voyagé dans les Indes dans les années 1980. Je suis fasciné par la philosophie et l’oeuvre de Sri Aurobindo. De ce voyage, j’ai rapporté un carnet de route que j’ai intitulé Pondichéry, le témoin et la roue. C’est une sorte de reportage intérieur. En Inde, on se retrouve dans une atmosphère tellement différente de l’Occident. C’est une expérience exceptionnelle. Plus tard, j’ai bien connu le poète de Calcutta Pradip Choudhuri, mon « frère éternel », qui a fait partie de la Hungry Generation. J’aime son inspiration déjantée et le vent terrible qu’il fait souffler dans sa poésie.

GC: Quelle est ta musique préférée et quels sont tes musiciens ou tes groupes favoris ?

BS: A l’été 1965, l’année de mes 15 ans, un voyage en Angleterre m’a procuré un véritable coup de foudre à l’écoute de la musique rock des Beatles. C’était entièrement neuf et brillant. Avec Bob Dylan, la magie s’est précisée. Des albums comme Highway 61 Revisited et Blonde on Blonde m’ont toujours fait vibrer par leur intensité poétique. Aujourd’hui encore. La liste est longue de ces merveilleux poètes du rock : Pete Townsend, Robert Wyatt, Jim Morrison, Lou Reed, Patti Smith… Dans un autre ordre d’idée, j’ai aussi une véritable passion pour la US Minimalist Music. Terry Riley, Steve Reich, La Monte Young, Philip Glass ont ouvert de nouveaux espaces musicaux où j’aime me promener.

GC: Tu as été ami avec des poètes et des artistes merveilleux et fascinants qui, aujourd'hui, ont disparu. Je pense au poète et collagiste Claude Pélieu, au sujet duquel tu as publié un livre, je pense aussi au poète Alain Jégou et à l'artiste Pascal Ulrich. Quels souvenirs en as-tu gardé ?

BS: J’ai commencé à correspondre avec Claude Pélieu en 1991. Il vivait dans le New York State et il fabriquait un journal-collage de l’univers. J’étais subjugué. En 1993, avec sa femme américaine Mary Beach, il est venu s’installer à Caen, en Normandie, pas loin de chez moi, et nous sommes devenus des amis. J’allais le voir régulièrement. Ça a duré un an, un souvenir merveilleux pour moi, mais pour lui et Mary, l’expérience s’est soldée par un échec cuisant. Ils sont repartis à New York au bout d’un an et j’ai repris avec Claude une intense correspondance. Claude est mort le 24 décembre 2002 sur un lit d’hôpital. Il était très malade et on a dû lui couper une jambe. Comme Rimbaud. Ça a été affreux. J’ai très bien connu Alain Jégou, qui était aussi un ami très proche de Claude Pélieu. Il était marin-pêcheur en Bretagne. J’aimais sa fureur de vivre, son regard fraternel et la volupté de son écriture. Il a écrit un formidable livre sur la mer et ses expériences de navigation, Ikaria, du nom de son bateau. Quant à Pascal Ulrich, il fonctionnait toujours dans l’urgence, sous l’impulsion du moment. Il a écrit, pour ses amis, des milliers de lettres illustrées de ses propres dessins. Je pense qu’il avait la nostalgie d’un paradis perdu. La solitude, la maladie et le désespoir ont fini par l’emporter. Sa fin a été terriblement douloureuse et nous a fait beaucoup pleurer.



GC: Tu as publié cette année un petit livre de haïkus, Chiures de mouches au plafond. Qu'est-ce qui t'attire dans cette forme de poème ? Est-ce que cela correspond à un défi ?

BS: J’ai découvert le haïku, il y a 40 ans, dans un livre de Jack Kerouac, The Dharma Bums. J’ai tout de suite été fasciné par cette poésie simple et vraie, brève et mystérieuse, sans artifices ni sophistications. J’ai écrit mes haïkus français sans contrainte spécifique, en cherchant à exprimer une spontanéité totale.

GC: Est-il difficile pour un poète de se faire publier en France aujourd'hui ?

BS: Oui et non. La place de la poésie s’est considérablement rétrécie dans la vie littéraire. Paradoxalement, elle n’a sans doute jamais été aussi inventive. Beaucoup de petits éditeurs sont prêts à défendre une poésie qui sort des sentiers académiques.

GC: Sur quels projets travailles-tu en ce moment ?

BS: Comme toujours, je fais confiance à la vie. Je suis ouvert, à l’écoute. Je souffle aussi profondément que je peux. Je marche. Je suis libre.