22/01/2014

Yusuke Keida: poète Beat japonais





Yusuke Keida est né en 1939 au Japon. Il vit dans la ville industrielle de Sanjo, où il a enseigné pendant 38 ans. Il est l’animateur de Blue Beat Jacket, une revue bilingue (japonais et anglais) dédiée à Jack Kerouac, à la Beat Generation et aux poètes post-Beat du monde entier.

Blue Jacket, le numéro 25


Le vin et la lune

à minuit
je bois du vin
assis jambes croisées dans la neige
la lune là-haut m’accompagne
autour de moi des ombres gigantesques
commencent à se balancer
puis à tournoyer
je reste jambes croisées
sous les bourrasques de neige
tordu de rire avec mon vin sous la lune
la lune descend
la lune accompagne
le rythme de mon ivresse
ah le printemps endormi
sous mes hanches
oh tous ces bourgeons
tous ces serpents
j’avale mon vin sous la lune
on entend sonner la cloche d’un temple
ding-dong dans mon crâne
l’obscurité de l’hiver
et l’obscurité de l’été
se rejoignent
à minuit
jambes croisées dans la neige
je suis ivre au royaume des ombres de la nuit
des ombres qui se balancent
ding-dong ding-dong
le monde se brise
les arbres craquent
la neige tombe en sourdine
le vin sous la lune froide
me reste sur le buffet
roses et cramoisies
fleurs de camélias
gelées

 
Champignons flottants 

Champignons dans les yeux d’une libellule
Champignons sur une orchidée taillée en bijou
Champignons dans un rocher
Champignons dans la bouche braillarde d’un rocker
Champignons dans son vagin
Champignons sur ses tétons
Champignons dans la tête de Popeye
Champignons dans la saillie de son muscle
Champignons dans mon stylo
Champignons dans mes poumons
Champignons dans une théière
Champignons dans un temple
Champignons dans un café
Champignons à votre table
Champignons sur la route
Champignons dans une cabine téléphonique
Champigons sur la tête du bébé
Champignons qui nous envahissent
Champignons s’en vont marchant

Minuscules grenouilles vertes

Minuscules grenouilles vertes
collées à la vitre
de la porte d’entrée
comme des martins-pêcheurs
martins-pêcheurs qui volent là-haut
grenouilles qui restent en silence
que vont-ils dévorer ?
les oiseaux pourchassent les insectes
les grenouilles les attendent au passage
ce sont des philosophes solitaires
collés à la vitre
ou bien de vieux moines chinois
assis au sommet d’un rocher
elles sont juste comme nous occupées à nager
et à passer la nuit à se saouler

Traduit par Bruno Sourdin

16/01/2014

Claude Pélieu: Autour de minuit


(en écoutant Thelonius Monk)

Autour de minuit toutes les pierres respirent
Autour de minuit les compas de la joie nous libèrent
Autour de minuit les regards vides & morts des robots
Autour de minuit s’épanouissent les fleurs sauvages
Autour de minuit les tiges froides des télés se fanent
Autour de minuit l’ombre du poète suicidé vivant
Autour de minuit nous attendons tout du hasard
Autour de minuit la vie jaillit comme un cri
Autour de minuit les futurs morts entrent dans la nuit des temps
Autour de minuit Blue Monk & le bruit des couleurs
Autour de minuit un chant d’espoir que la terreur efface
Autour de minuit un blues de l’autre côté du ciel
Autour de minuit la neige et les corbeaux
Autour de minuit rochers rieurs & bouquets d’algues
Autour de minuit la lune se regarde dans la glace
Autour de minuit les étoiles font la roue hors de l’espace
Autour de minuit j’entends renaître le printemps
Autour de minuit les comètes éternuent
Autour de minuit la tulipe noire & rouge déploie ses ailes
Autour de minuit les bruits humains de tous les jours
Autour de minuit frangé de nuages le sex-appeal des embruns 

Claude PELIEU

(in La rue est un rêve, Le Castor Astral/ Ecrits des Forges, 1999)



Thelonius Monk.
Thelonius Monk et Allen Ginsberg.

05/01/2014

A jaune

 
 
 
 

Janladrou à Granville, octobre 2012

 
à Janladrou

1

Je suis le A
Je porte le jaune 

Je suis le A
Je porte le jaune du pays de toujours 

Je suis le A
Je porte le jaune du pays de toujours secrètement dans ma tête 

Je suis le A
Je porte le jaune du pays de toujours secrètement dans ma tête comme si le monde vivant disparaissait sous mes yeux 

Je suis le A
Je porte le jaune du pays de toujours secrètement dans ma tête comme si le monde vivant disparaissait sous mes yeux et faisait place à une infinité d’autres mondes 

Je suis le A
Je porte le jaune du pays de toujours secrètement dans ma tête comme si le monde vivant disparaissait sous mes yeux et faisait place à une infinité d’autres mondes, comme s’il ne restait qu’un souffle

Je suis le A
Je porte le jaune du pays de toujours secrètement dans ma tête comme si le monde vivant disparaissait sous mes yeux et faisait place à une infinité d’autres mondes, comme s’il ne restait qu’un souffle, un scintillement, une palpitation aérienne 

Je suis le A
Je porte le jaune du pays de toujours secrètement dans ma tête comme si le monde vivant disparaissait sous mes yeux et faisait place à une infinité d’autres mondes, comme s’il ne restait qu’un souffle, un scintillement, une palpitation aérienne, d’où émane une étrange lumière

Je suis le A
Je porte le jaune du pays de toujours secrètement dans ma tête comme si le monde vivant disparaissait sous mes yeux et faisait place à une infinité d’autres mondes, comme s’il ne restait qu’un souffle, un scintillement, une palpitation aérienne, d’où émane une étrange lumière qui me regarde et m’emplit 

Je suis le A
Je porte le jaune du pays de toujours secrètement dans ma tête comme si le monde vivant disparaissait sous mes yeux et faisait place à une infinité d’autres mondes, comme s’il ne restait qu’un souffle, un scintillement, une palpitation aérienne, d’où émane une étrange lumière qui me regarde et m’emplit et me fait sentir que le moment est venu de tout recommencer à zéro


2

JAUNE
                                      la cendre
se peint partout
 

                                      TERRE 

poussière
                                      d’ossements
au-delà de l’a
                                      le feu
signes gravés
                                      au désert 
 

CRUAUTÉ
                                      pays
de l’éclairement
                                      l’œil pétrifié
bouge sans cesse
 
                                      SEUL 

le bâton de lumière
                                      tremble
cœur d’or
                                      toujours neuf 
 

ÉCLAT
                                      d’une présence

 

3

Tout est foudre et cristal
Midi le vif
Ah ! le délirant
Ah ! le lumineux
Feu
Entrailles
Le tremblement d’une parole
La vie déploie à l’infini un halo de jaune
Eclairs
Visions
Retour à un monde premier
Retour à un cri à une éclosion
Un désir ininterrompu de lumière
Midi l’ébloui
Ah ! le vacillant
Ah ! le fiévreux
L’air grillé souffle au désert
Entrons dans le grand rêve de l’unité perdue 

 
4 

Voici le secret
voici la foudre 

le secret le plus haut
la foudre du ciel 

voici le secret
voici l’Un 

voici la foudre
voici l’Un 

l’Un éternel 

l’Un éternel
qui se transforme
 

5

A

le A
le jaune

le A
le jaune
 
le jaune
le A

le jaune
le A

jaune

01/01/2014

Les collages flamboyants de Jean-Emile Collon

Les collages de Jean-Emile Collon sont beaux et mystérieux, profonds, composés avec une grande précision. À la vérité, ils sont le fruit d’un long travail d’intériorisation et on est frappé par la qualité des vibrations qu’ils transmettent. Quelle sensation inouïe de se voir transporté dans un tourbillon de couleurs et de formes inconnues et de sentir ainsi le temps s’arrêter en se disant que cet état de grâce va durer éternellement ! 
Musicien de tradition, Jean-Emile Collon a réalisé ses premiers collages en 1968, dans une veine héritée des surréalistes, en rapprochant des réalités plus ou moins éloignées. Il a bien connu Salvador Dali et l’admirait beaucoup. « Je suis allé chez lui à Port Lligat tous les étés pendant huit ans. » La première rencontre est étonnante. « J’ai sonné à la porte un soir à 19 h et j’ai tout simplement dit : Je suis Jean-Emile, de Cherbourg… » « Vous vous appellerez Jean-François ! », a aussitôt répondu l’extravagant Catalan en lui ouvrant la porte. Jean-François, comme Millet, son peintre fétiche. « Jusqu’à la fin, il m’a toujours appelé Jean-François. Dans l’intimité, lorsqu’il n’y avait plus de photographe, Dali souriait comme un enfant. Je n’ai jamais trouvé des gens aussi simples et gentils, mais lorsqu’elle était en colère, Gala pouvait être terrible ! Je les ai connus à une époque où c’était encore la joie. » 

Passons les années. Pour Jean-Emile, la grande rupture va se produire en 1987. À cette époque, lui et sa femme vivaient à Quinéville, dans une maison-terrasse de bord de mer, qui avait été construite par des Italiens. Le 19 octobre, un ouragan est venu tout dévaster. « Tout a été aspiré par la tornade. On s’est retrouvés à la rue, sans maison. D’un seul coup, j’avais perdu tout le contenu de mon atelier. On a été obligés de fuir à Valognes. J’ai toujours eu l’impression que c’était le signe qu’il fallait que je m’en aille. Nos deux jumelles sont nées trois mois plus tard. » 
Le drame de la tempête a tout bouleversé. Mais Jean-Emile se remet aussitôt au travail et commence à s’aventurer sur de nouvelles routes. « Tout de suite, les premiers collages ont été très sereins, très épurés. » En pleine résurrection, il vient de trouver sa formule magique, qui n’est pas sans lien avec les flamboiements de l’art psychédélique. Comme un pianiste qui caresse les touches de son clavier, il se met à créer des pièces subtiles et raffinées, aux sonorités abstraites. Technicien hors pair, il compose désormais des sortes de kaléidoscopes, dans lesquels les motifs s’enchevêtrent et se multiplient à l’infini, dans une grande variété de rythmes. Un monde de bulles colorées qui viennent lentement éclater à la surface. Un univers qui palpite en toute liberté dans un rêve somnambulique. Les timbres fusionnent. Tout vibre. Tout s’illumine. Tout rayonne. 
Avec des petits ciseaux de couturière, Jean-Emile Collon découpe des milliers d’éléments qu’il va chercher dans des revues qu’il a parfois ramassées dans les poubelles. Des papiers souvent très pauvres, aux couleurs saturées. Les petits bouts découpés sont collés entre eux, jamais directement sur le carton qui leur sert de support. « Je colle en dessous. Et j’ai une deuxième technique : je colle la partie que je veux montrer sur une feuille rhodoïde. Je fais le collage à l’envers. La colle attaque la couleur. J’aime bien ce processus de vieillissement. »
 
Voici pour la technique. Mais l’essentiel est ailleurs, car tout se joue dans le traitement de l’imprévisible. Une tension s’installe. Des accords paisibles et mystérieux se forment. Jean-Emile égrène ses notes dans un jeu complexe de répétitions et de changements imperceptibles. Jusqu’à atteindre une plénitude apaisante et syncopée. « Composer un collage me met dans le même état que lorsque j’improvise au piano. » 
L’improvisation joue en effet un rôle fondamental dans son travail. Au gré de l’inspiration, un système de résonances s’installe, mais il ne sait jamais comment le collage va se terminer. Tantôt des motifs s’élancent, bougent et se transforment, comme dans un langoureux vertige. Tantôt l’énergie se concentre en un point subtil, d’où se dégage une émotion prenante. Pulsations de la nuit. L’ange de l’illusion aux ailes invisibles s’est allumé. Jean-Emile le regarde étinceler. Il a trouvé la bonne vitesse. Au rythme de la lumière galopante.
 
Bruno Sourdin

Joël Hubaut, J.-F. Rocking Yaset, Jean-Emile Collon et Bruno Sourdin lors du vernissage d'une exposition de collages de Jean-Emile à Cherbourg en 2011.



 






 

Un amour de beatnick


Imagine-t-on le bonheur que ce serait de découvrir 250 pages de lettres et poèmes inédits de Rimbaud? C'est un peu ce qui vient d'arriver avec Un amour de beatnick, lettres de Claude Pélieu à Lula-Nash de 1963 et 1964. Une merveille! On y découvre un Pélieu d'avant Pélieu, un Pélieu que moi je ne connaissais pas du tout (ou si peu). Des inédits qui dévoilent une approche nouvelle sur cette oeuvre absolument unique. Ajoutons à cela la présentation et les notes remarquablement renseignées de Benoît Delaune.
Pour moi, ce livre a été l'évènement littéraire de l'année 2013, je le confirme!

Des inédits de Claude Pélieu, miraculeusement sauvegardés par Lula, quel régal!



Hiver 1963. Claude Pélieu et Lula se séparent. Ils ont vécu ensemble quatre ans d'amour passionné, d'écriture poétique et de voyages, à Brocéliande sur les traces de la légende arthurienne, sur l'Ile de Ré ou dans le Var. Authentiques beatniks, ils ont pris la route et essayé de déjouer la pesanteur du quotidien dans cet après-guerre d'Algérie. Claude Pélieu écrit alors de déchirantes lettres d'amour à la muse dont il n'arrive pas à accepter le départ. Véritable journal-poème, Un amour de beatnik présente les lettres fulgurantes d'un poète qui trouve alors sa langue la plus novatrice, d'abord à Paris en 1963. puis en 1964 à San Francisco où il rencontre les poètes beat et les éditeurs d'avant-garde. Datés de décembre 1962-janvier 1963, les premiers textes poétiques de Claude Pélieu, témoignant de cette voix singulière qui fut celle de la Beat generation, sont joints à cette correspondance miraculeusement préservée par Lula. Trente ans plus tard, en 1993, Claude Pélieu et Lula se sont revus. En 2000, Lula lui a apporté à Norwich, NY (USA) l'ensemble de textes rassemblés pour lequel ils avaient l'un et l'autre rédigé un éclairant après dire.

Claude Pélieu : Un amour de beatnik, lettres à Lula-Nash, 1963-1964, présentées et annotées par Benoît Delaune, éditions Non Lieu, Paris, 2014, http://www.editionsnonlieu.fr/

Brain Cell, multiple et singulier

Mail art

Ryosuke Cohen est le créateur de Brain Cell, un projet de mail art au long cours que cet artiste japonais d'Osaka anime depuis 1985.
Ryosuke se nourrit des images (le plus souvent des tampons d'artistes ,de toutes formes et de toutes couleurs) qui lui sont envoyées et qu'il se réapproprie. Chaque numéro de Brain Cell est tiré à 150 exemplaires et contient la liste de ses participants (pas loin d'une soixantaine à chaque fois).
Brain, qui arrive bientôt à son 880e numéro, exprime la vision d'un monde sans frontières. Une utopie stimulante qui existe depuis bientôt 30 ans, à laquelle ont participé des milliers d'artistes du monde entier.

Ryosuke Cohen est le fils de Jyunichi Koen, un auteur de haïkus bien connu au Japon.