30/03/2014

Planet Susannia



Mail art

"22" est un Assembling magazine de grande qualité réalisé à Stuttgart par Susanna Lakner. La dernière livraison vient de sortir, le n° 28. Il est magnifique. Voici quelques pages. On peut retrouver l'ensemble, et bien d'autres choses encore, sur le blog:

http://planet-susannia.blogspot.com















23/03/2014

Riverains des falaises



Anthologie des poètes en Normandie du XIème siècle à nos jours, Riverains des falaises présente, aux éditions Clarisse, un large éventail des poètes dont les écritures font apparaître les traits du visage de la Normandie, vivante, chaleureuse, parfois fermée, taiseuse, ou rebelle, et sentimentale, bouleversante, dans ses antinomies de terre et d'eau, d'arbres et de migrateurs. Cette anthologie est le travail d’un essayiste érudit, Christophe Dauphin. Directeur de la revue Les Hommes sans épaules, né à Nonancourt, dans l’Eure, ce dernier est lui-même un poète original et authentique, poète de l’émotion, proche des surréalistes.
Du XIe siècle à nos jours, on retrouve les poètes normands en première ligne. Tout commence avec La Chanson de Rollant. Ce premier chef-d’œuvre de la littérature française est attribué à un clerc du pays d’Avranches, Turold. De Corneille à Alphonse Allais, de Barbey d’Aurevilly à Raymond Queneau, à toutes les époques, le rayonnement des poètes de Normandie a toujours été intense. Contentons-nous ici de deux exemples. Celui du sieur de Saint-Amant, figure phare de la poésie baroque du XVIIe siècle. Celui de Jean-Pierre Duprey, poète rouennais salué par André Breton. « Plus de cinq ans après sa mort, indique Christophe Dauphin, il demeure l’archange de la jeunesse révoltée et personnifie mieux que quiconque la dualité déchirante qui existe entre le rêve et la réalité. »
Les goinfres
Coucher trois dans un drap, sans feu ni sans chandelle,
Au profond de l'hiver, dans la salle aux fagots,
Où les chats, ruminant le langage des Goths,
Nous éclairent sans cesse en roulant la prunelle ;

Hausser notre chevet avec une escabelle,
Etre deux ans à jeun comme les escargots,
Rêver en grimaçant ainsi que les magots
Qui, bâillant au soleil, se grattent sous l'aisselle ;

Mettre au lieu de bonnet la coiffe d'un chapeau,
Prendre pour se couvrir la frise d'un manteau
Dont le dessus servit à nous doubler la panse ;

Puis souffrir cent brocards, d'un vieux hôte irrité,
Qui peut fournir à peine à la moindre dépense,
C'est ce qu'engendre enfin la prodigalité.
Saint-Amant (1594-1661)
 
Il y a de la mort dans l’air 
Mon pays navigue sur un fond de mer
Je me promène dans ses jeux de vagues
Sur les larmes éclatées
Les églantines sont des pirogues de verre
Mon pays est un vaisseau parti pour les étoiles
 Le sang dedans maraude comme une folle
 Paysage nivelé à zéro
 II y a de la mort dans l’air 
Mon pays est un vieux banjo de sanglots
 On y joue des larmes très méchantes
 Un grand poids pèse sur notre terre
 II y a de la mort dans l’air 
Au bout du ciel une plage de cristal
 Sur un fond de mer s’affirme un pays de sang
 Tout autour la boue rougie
Les plus belles morts sont de verre
Jean-Pierre Duprey (1930-1959)
 
Riverains des falaises, une anthologie des poètes en Normandie du XIème siècle à nos jours, réunie par Christophe Dauphin.
544 pages, format 16 x 24 cm à la française, couverture quadri intégra, prix de vente public : 20 €.

 





 
 

 

Danse avec ta blessure secrète


A Jean-Pierre Lesieur
pour son enquête:
le poète du XXIe siècle

 

Il file le long des routes
Il fonce comme un dément
Corps vibrant et pure allégresse 

Il file le long des routes
La fatigue lui brûle les yeux
En bordure du chemin il rêve qu’il danse 

Danse avec ta blessure secrète
Cœur fantôme
Souffle ton âme
Une mélancolie profonde
Toute la nuit sous les étoiles 

Danse avec ton chagrin feutré
Cœur fantôme
Préserve ta trace
Un grand frisson qui passe
Toute la nuit jusqu’à l’aube 

Ne le cherchez pas le long des routes
Ne le cherchez pas dans la profondeur des forêts
Ni dans la boue des rivières
Un jour il sortira de son tunnel
Et jettera sa vie dans la mêlée 

Inutile d’insister 

Une pierre pour oreiller
Il danse parmi les nuages
Dans le flux du monde
 
(Bruno Sourdin, L'Air de le route, Editions Gros Textes)

Fin de journée à Bombay


à Michel Renouard


C’était une fin de journée comme celle-là à Bombay.
La mousson était arrivée
Et le vent passait à travers mes doigts
par la fenêtre étroite.
J’ai commencé à lever les yeux.
On ne voyait plus les vautours tournoyer
au-dessus de la tour du silence.
J’étais seul, claquemuré dans cette piaule,
Buvant mon café parsi, goûtant les cris
d’un frère corbeau.
J’ai fermé la porte à double tour,
Nu sous ma vieille couverture sentant monter
la violence de mon cœur.
Dehors des chiens pataugeaient dans la boue
au pied de la tour.
Je me suis étranglé,
Langue rouge animale rêvant de tendresse,
Et une étoile a brillé tout à coup
par la fenêtre étroite.
Est-ce la mort, me suis-je demandé.
Tout est étrange
Et le vent passait toujours à travers mes doigts.
Oui c’était bien une fin de journée comme celle-là
à Bombay. 

 

(Bruno Sourdin, Hazel, Éditions Les Deux-Siciles, 2005)

 

18/03/2014

Laisse le bon temps rouler


Pupilles brillantes
L’enfant bleu
Tremblant dans cette bonne nuit.
Laisse le bon temps rouler. 

Pulsations.
Ragas furieux
Sous mes paupières fermées.
Laisse le bon temps rouler. 

Hommes-oiseaux déguenillés
Et le vieux vent vomissant
Le spectre blessé de la ville.
Laisse le bon temps rouler. 

La mousson arrive
Dans son wagon de crânes
Toujours et à jamais.
Laisse le bon temps rouler. 

Litanies des visages grimaçants
Soufflant leurs chagrins familiers.
Donne-moi la vie que j’aime.
Laisse le bon temps rouler. 

Vieil Ange Minuit traînant au lit.
Ses gopis l’attendent en secret
Dans la salle des machines.
Laisse le bon temps rouler. 

Et toi, vieux frère corbeau,
Vieux flâneur de l’âme, je t’en supplie,
Garde ta mélancolie à jamais.
Laisse le bon temps rouler.


(Bruno Sourdin, Hazel, Éditions Les Deux-Siciles, 2005)






08/03/2014

Un moment de jeunesse fleurie


A Daniel Martinez
 
 
« Puisque c’est mon moment de jeunesse fleurie,
Je bois, car mon bonheur ainsi se fortifie.
Ne me reprochez pas que mon vin soit amer :
Cette amertume est celle-même de la vie. »
(Omar Khayam)

  

Dans cette rue de Djerba, tu as longuement marché sans but sous le ciel harassant à la recherche d’un regard fragile. Des éclats de joie montaient de la mer et des barques languissaient. Des crapauds s’enflammaient. La nuit, des fenêtres s’ouvraient et claquaient dans le vent et tu guettais éperdument l’amitié des sirènes.
L’enfance,
les sables,
les citronniers,
le sirocco,

les escaliers,
la mer.
Je te salue vaporeuse nuit d’été, le rideau tombe et le rêve s’est achevé.
L’enfance,
la clarté
et cette amertume qui est celle de la vie.
 
 

Dans cette rue de Sousse, tu as longuement glissé et tu t’es englouti à la recherche d’un frisson exquis. Des rumeurs lancinantes montaient de la mer et des palmiers s’allumaient. Des débris de jarres dansaient. La nuit, tu tournais la clé des catacombes et tu guettais ardemment la grâce espiègle de ton fantôme familier.
L’enfance,
le grenier,
les amandiers,
la mer.
Je te salue foisonnante nuit d’été. Le rideau tombe et le songe s’est achevé.
L’enfance
la transparence
et cette amertume qui est celle de la vie.

 

Dans cette rue de Tunis, tu as longuement paressé et tu t’es engouffré à la recherche d’un visage perdu. Des souffles délicieux montaient de la mer et les nuages s’effilochaient. Des grives chantaient jusqu’au crépuscule. La nuit, la maison vide frémissait et tu guettais follement la présence de tes ombres silencieuses.
L’enfance,
les couloirs,
les oliviers,
la mer.
Je te salue douce nuit d’été, le rideau tombe et la vision s’est achevée.
L’enfance,
le refuge
et cette amertume qui est celle de la vie. 
 
 
Bruno Sourdin 
(A propos de "Terre entière", de Daniel Martinez, éditions Les Deux-Siciles, 2012.)

§
 
Né à Alger en 1958, Daniel Martinez a passé son enfance en Tunisie sur l'île de Djerba. Sa famille a déménagé à Sousse pour son entrée en 6e, plus tard il fut interne au lycée de Tunis. Une période rêvée. Il vit aujourd'hui à Ozoir-la-Ferrière et travaille à Paris. La poésie est toute sa vie.
Daniel Martinez est l'animateur de la revue "Diérèse", qu'il a créée en 1998. 60 numéros sont parus à ce jour. Parallèlement, il dirige une petite maison d'édition, Les Deux-Siciles, qui compte à ce jour une quarantaine de titres.  Il a conçu "Diérèse" comme "un lieu littéraire où se rencontrent, un peu comme au café, des gens connus ou inconnus". Il tient à ce "métissage de la parole". La revue aborde les sujets aussi divers que le cinéma, les artistes maudits, la contre-culture (le  numéro 16 a été consacré à Claude Pélieu) ou bien au contraire les habitués de la NRF. Elle a publié Michel Butor, Jean Rousselot, Henri Meschonnic, Jean-Claude Pirotte... Le numéro 52-53 est un spécial Thierry Metz, conçu par Daniel Martinez et Isabelle Lévesque. Une part importante de la revue est ouverte à la poésie internationale (inédits de Pasolini, Garcia Lorca, Corso...).
 


Jacques Coly et Daniel Martinez à la terrasse du café Paris Les Halles, rue de la Cossonnerie..
 

 

Hazel


Elle prenait un taxi
Pour aller hurler ses poèmes dans le désert.
Elle swinguait sa présence
En effleurant les cicatrices de son cygne familier.
Elle dansait dans la poussière de Pondichéry,
Sonnant plus fort que les tragédies du monde.
Elle glissait sur les jours du calendrier
Et chantait le secret joyeux de la vie.
Vous en souvenez-vous ? Ah, comment l’oublier !
Ce ne fut peut-être qu’un songe
Fait dans une autre vie,
Un souffle dans la nuit indienne,
Un secret oublié dans un repli du temps qui passe,
Qui broie tout et ne laisse rien debout. 


(Bruno Sourdin, Hazel, Éditions Les Deux-Siciles, 2005)






http://www.diereseetlesdeuxsiciles.com